LES GRANDS NOMS DU JAZZ (7)

FATS WALLER (1904/1943)

Fats Waller (1904/1943)
Le jazz joyeux

Thomas Wright Waller, dit « Fats », pianiste virtuose, organiste et vocaliste hilarant, est l’une des figures les plus insolites et influentes du monde du jazz.
Grand (1,90 m) et massif, il pesait selon ses biographes plus de 130 kilos. D’où le surnom de « Fats »…
Il est mort, célèbre et populaire, à 39 ans. En pleine gloire.
Son histoire est étonnante à plus d’un titre.
Sa famille vit à Harlem. Tout jeune il joue de l’harmonium et de l’orgue dans l’église de son père qui est pasteur. Les oeuvres de Bach, qu’il interprète « à l’oreille », le fascinent. A 14 ans, il gagne un important concours de jeunes talents, ce qui lui procure ses premiers engagements professionnels. A 15 ans il est recruté comme pianiste et organiste pour accompagner les films muets. Le cinéma n’est pas encore parlant, il ne le deviendra qu’en 1927.
Puis, très vite, Fats joue et chante dans différents petits clubs de jazz de Harlem.
Avant la seconde guerre mondiale, le quartier new-yorkais de Harlem, est un des hauts lieux de la culture afro-américaine. Le jazz y est omniprésent : dancings, théâtres, cabarets…
Après le travail (« after work »), les musiciens new-yorkais se réunissent et jouent, pour le plaisir, jusqu’à l’aube, dans leurs appartements d’Harlem. Dans ces soirées privées Fats Waller se distingue par son jeu de piano, virtuose et original. Mais aussi par sa manière de chanter, joyeuse et exubérante. Le « buzz » fonctionne à plein régime et… il devient alors très populaire: enregistrements de 78 tours, création de petits orchestres engagés dans des clubs prestigieux, tournées en Europe et aux USA…
Ces petits orchestres de jazz d’alors sont dénommés « combos ». Ils se différencient nettement, à de nombreux points de vue, des grands orchestres, ce sont des petites formations. Cinq ou six musiciens au maximum, versus les 15 ou 20 instrumentistes des big bands !
Au piano Fats Waller pratique le « stride ». Style pianistique en rupture avec le ragtime. Très mécanique le ragtime ne swingue pas. Le stride, oui. Cette approche du clavier tout en souplesse et balancement donne envie de danser et de claquer des doigts… Caractéristiques essentielles du jazz de l’ère du swing.
Le stride de F.Waller est élégant, sophistiqué. Il utilise toute l’étendue, toutes les ressources du clavier. Main gauche puissante, bondissante et main droite toute en légèreté dans les aigus. Soliste imaginatif et généreux.
Fats s’était composé un sacré personnage: chapeau melon incliné de travers, gilet rouge, fines moustaches, oeillades égrillardes, cigarette aux lèvres et bouteille de gin à proximité… Chanteur il métamorphose les rengaines à la mode dans un style gouailleur et facétieux. Il roucoule, claque la langue…
Le grand public adore ses pitreries.
Amuseur certes mais aussi musicien exceptionnel.
Fats a composé près de 400 thèmes et enregistré plus de 700 morceaux ! Certains sont devenus des standards dans l’univers du jazz comme, entre autres, Black and Blue, Honeysuckle Rose ou Jitterburg Waltz (avec ce morceau il est le premier jazzman à avoir fait « swinguer » une valse…).
Il a mis en musique et en paroles le « jive », l’argot très « chaud » d’Harlem. Quelques musicologues pensent même qu’il a préfiguré le rap des années 70 !
Au début des années 40 sa popularité va être enrichie par sa participation aux tournages de nombreux « soundies ». Les soundies sont les ancêtres des scopitones et des clips vidéos. Courts métrages de quelques minutes, réalisés avec peu de moyens, ils mettent en scène un thème musical ou une chanson. Les soundies étaient diffusés avec succès principalement dans des bars et restaurants. On peut visionner sur internet quelques soundies étonnants et drôles de F.Waller. Son aisance sur l’écran a amené les producteurs d’Hollywood à lui proposer de tourner dans des longs métrages à gros budget. Comme dans le chef d’oeuvre « Stormy Wheater » de 1943, où tous les acteurs et musiciens sont afro-américains. Caractéristique exceptionnelle pour une époque où les grands studios hollywoodiens étaient ségrégationnistes.
Ses deux interventions dans ce film sont superbes.
Destin tragique d’un joyeux drille talentueux, quelques mois à peine après la fin du tournage de Stormy Wheater, Fats Waller meurt d’une pneumonie dans le wagon-lit du train qui le ramenait, très malade et affaibli par son alcoolisme chronique, de la côte ouest des USA.
Une foule immense  assiste à son enterrement à New-York.
Un grand nom du jazz, incontestablement, venait de disparaître. A 39 ans.

Pierre-Henri Ardonceau

Quelques vidéos emblématiques de Fats Waller

Your feets are too big (Original Soundie)

version colorisée !!!

Ain´t Misbehavin´ (1943) Tiré du film Stormy Wheater

Honeysuckle Rose (Original Soundie)

This Joint Is Jumpin’ (194) … une « rent party » à Harlem…

I‘ve Got My Fingers Crossed

ELLA FIZGERALD

ELLA FITZGERALD, LA REINE DES CHANTEUSES !


ELLA est née en Avril 1918 en Virginie. Elle perd ses parents très jeune et se trouve placée ans un orphelinat de New-York. Elle veut d’abord être danseuse, mais heureusement pour nous, elle choisit le chant et c’est réellement le bon choix, car dès 1934 elle gagne un tournoi d’amateurs à V’APOLLO de Harlem, ce qui lui permet d’être engagée, très vite, dans l’orchestre du fameux batteur CHICK WEBB, qui dirigeait l’orchestre maison et était la vedette du fameux SAVOY BALLROOM, le plus grand dancing du monde sur Lenox Avenue !
Il faut savoir que dans ces années 30, il fallait à chaque grande formation au moins une excellente chanteuse, et un chanteur genre crooner dont la voix sirupeuse avait pour fonction de bouleverser les Dames ! Sans vocaliste, un orchestre ne pouvait prétendre arriver au sommet ! Donc, immédiatement la jeune ELLA, âgée de moins de 20 ans, par son rayonnement propulsa l’orchestre de CHICK WEBB au premier rang. La voici dans une de ses premières apparitions en disque I’LL CHASE THE BLUES AWAY et on ne peut qu’être séduit par la spontanéité et l’allant de cette toute jeune chanteuse, qui fait preuve à chaque instant d’une bien belle assurance. Egalement tout au long de SING ME A SWING SONG AND LET ME DANCE , qui contient de solides breaks de batterie du chef CHICK WEBB.
Dès ses premiers disques avec l’orchestre elle enlève le morceau : sa voix
d’une exceptionnelle fraîcheur ne peut manquer de séduire. Et très vite, elle acquiert une autorité, un rayonnement qui la fera désigner très vite sous l’appellation flatteuse de < Reine du Savoy > ! ll faut dire qu’accompagnée par un tel orchestre elle était mise dans les meilleures conditions pour briller et s’imposer au premier rang des chanteuses de Jazz, place qui fût du reste la sienne, pendant toute sa longue et si riche carrière. Nous allons simplement passer certains de ses meilleurs titres avec l’orchestre de CHICK WEBB, qui fût pour elle un mentor remarquable, s’occupant autant de la mise en place de ses chansons, de son timing, que de ses tenues de scène ! Elle savait d’instinct avoir les inflexions les plus subtiles, mettre I’émotion qui touche par son phrasé, son articulation parfaite, sans parler de son swing de tous les instants. Naturel est bien le mot qui peut résumer la musique d’ELLA, elle chante sans chichis, sans maniérisme, sans affectation, et sa voix fraîche, son ingénuité, ne peuvent que séduire l’auditeur. Maintenant de 1936, un titre notable pour tous, et surtout la chanteuse : A LITTLE BIT LATER ON. Les solos de trompette sont de TAFT JORDAN, ceux de trombone de SANDY WILLIAMS, quant au ténor c’est TED McRAE.
Le rusé CHICK WEBB a compris que sa chanteuse était un atout de première importance pour asseoir la réputation de son orchestre, à tel point que les faces de certaines séances chez Decca, comprenaient toutes des vocaux d’ELLA ! Mieux, il lui donne la vedette dans une séance de Novembre 1936, l’accompagnant avec seulement un petit groupe de ses meilleurs solistes. De ce jour extrayons le beau et irrésistible SHINE ! Le solo de ténor est de TEDDY McRAE.
Rapidement l’association WEBB-FITZGERALD devint l’attraction no 1 auprès des danseurs de < lindy-hop > de Harlem, aucune autre chanteuse ne parvenait à les enthousiasmer comme ELLA le faisait dans ses vocaux. Dès lors les succès se succèdent, et ELLA prend de plus en plus d’assurance sans heureusement perdre cette candeur juvénile qui rend ses premiers disques tellement plaisants, et même touchants à écouter. C’est une belle fleur qui est en train d’éclore dirait le poète, que je ne suis pas !
J’aime le < traitement > qu’elle donne à la vieille rengaine de l’orgue de barbarie intitulée ORGAN GRINDER’S SWING avec un court passage de trombone de SANDY WILLIAMS qui était pour moi, chez les souffleurs, la grande vedette de l’orchestre, avec, et c’est nouveau, quelques petites phrases en scat, style qu’elle développera d’une manière prodigieuse plus tard ! Il en est de même à la fin de JUST A SIMPLE MELODY traité avec grâce et désinvolture.
Nous arrivons en 1937 et les chefs-d’œuvre vont se succéder, un d’entre eux est prémonitoire c’est ROCK IT FOR ME , qu’elle détaille avec une verve irrésistible, allant jusqu’à prononcer en 1937 le mot < rock and roll > !!! Elle dit même :<j’en ai marre des symphonies, oh, rock it for me >!
A partir de 1937 la batterie de CHICK est mieux enregistrée, plus présente et on peut ne rien perdre de ses breaks et relances qui animent l’orchestre ! Enchaînons avec un titre particulièrement enlevé, qui eut en son temps un grand succès, THE DIPSY DOODLE, avec un splendide solo du trombone Sandy Williams et vocal fripon d’ELLA très en voix. Elle crée un swing considérable rien que pars sa manière aisée de distiller, de détailler son texte, encore une fois son articulation parfaite permet de toujours comprendre tout ce qu’elle chante ! Ce qui n’est pas si courant chez beaucoup de ses conscurs. Sa maîtrise vocale ne fait que progresser pour atteindre un niveau sans égal! Ce n’est plus une voix c’est un véritable instrument dont elle se sert avec une sûreté déconcertante. Nous le verrons très en détail, plus loin, lorsqu’elle se mettra à utiliser dans certains morceaux le chant scat avec des variations étourdissantes! Nous arrivons à un titre qui fût un énorme succès tant pour elle que pour l’orchestre, c’est le célèbre A-TISKET,_A-TASKET. Un des disques phares de l’année 1938 aux USA, qui restera indissolublement lié à son nom ! Cette interprétation lui procurera une immense popularité, tant auprès du public noir que du public blanc qui commence à la découvrir,
Autre grand titre qui lui permet d’asseoir sa réputation UNDECIDED thème à la mode dans ces années, que l’on doit à la plume du trompettiste CHARLIE SHAVERS , ne ratez pas les formidables breaks de CHICK à la batterie ! Mais hélas, le magique batteur devait mourir en Juin 1939 ! Courageusement et pendant deux ans, ELLA permet à tout l’orchestre de survivre, car elle en prend la direction, avec l’aide pour la partie musicale, et la mise en place des arrangements du saxo-ténor TED McRAE. Mais CHICK n’étant plus là pour propulser tous ses musiciens, le charme et la qualité de la musique n’y sont plus!
Elle entreprend, alors, une carrière de chanteuse soliste faisant des tournées souvent avec un trio, participant à l’occasion à des concerts du Jazz at the Philarmonic, enregistrant des disques avec des orchestres occasionnels. De cette époque en 1943, elle frappe un grand coup avec le groupe vocal les INK SPOTS. Le titre qui l’installe définitivement au sommet n’est autre que le fameux COW COW BOOGIE.
Devenue une star incontournable, à la technique vocale proche de la
perfection, il est normal qu’on lui ait proposé d’enregistrer des duos avec des partenaires dignes d’elle, tiens avec LOUIS SATCHMO > ARMSTRONG, sa trompette, sa voix irremplaçable, pour un titre où leur complicité fait merveille, CAN _ANYONE EXPLAIN !
En 1946, un disque a eu une importance considérable dans l’orientation de sa carrière, c’est son interprétation de FLYIN HOME . Pourquoi? Simplement parce que pour la première fois elle interprète tout un morceau en vocalises et scat, elle démarre en tournant autour du solo d’ILLINOIS JACQUET et en le phrasant à sa façon et en reprenant, à elle seule, l’arrangement de l’orchestre de LIONEL HAMPTON ! Un tournant, une nouvelle voie s’offre à elle, et on réalise qu’elle se sert de sa voix comme d’un instrument, ce n’est plus une chanteuse, mais un musicien soliste, surtout un saxophoniste qui improvise à longueur de morceaux !! Sa technique vocale est stupéfiante et rien ne lui est impossible. Je l’ai peu connue, mais un jour je lui ai fait la remarque suivante : < On voit que dans vos variations en scat, vous improvisez comme le fait un instrumentiste, notamment un saxo-ténor, ce que vous chantez
évoque un saxophone > ! Elle me répond aussitôt < Oui je suis un ténor, je suis dans ces cas là, Illinois Jacquet !!! >. Son débit, ses inflexions, ses notes tenues, le déroulement de ses solos en vocalises sont vraiment ce que l’on imagine voir sortir du pavillon d’un ténor et un très bon, hein Jean-Baptiste ? Un exemple demandez-vous, fébriles ??? Ecoutez de 1947, à quel point elle est étourdissante dans OH! LADY BE GOOD , connaissez-vous une chanteuse qui peut venir à la cheville d’ELLA ??? Poser la question c’est donner la réponse, personne ne peut offrir une telle palette, quant à son SWING vous venez de l’entendre!
On lui fait enregistrer, sur-enregistrer des ballades de tous les compositeurs blancs, malgré toute sa verve, les thèmes, les arrangements pompiers vont nous permettre de nous éloigner de ces morceaux genre : < bonne nuit, les petits ! > Bien sûr avec son talent elle ne peut rien rater, elle n’est pas ici en cause, mais ce sont les Directeurs dits < Artistiques > que l’on doit maudire!
Nous allons sauter sur l’essentiel, l’étourdissant, l’exaltant, même plus I’INCROYABLE, avec de sacrés potes, DUKE ELLINGTON, son orchestre, ses solistes, des invités comme BEN WEBSTER, RAY NANCE et quand même, il faut le mentionner < mon homme > CAT ANDERSON (pas assez en avant, hélas !) et pas assez longuement, et pas assez souvent !
Tiens, si on se < cognait > d’entrée ce formidable MACK THE KNIFE ??? Remarquez comme elle énerve, rend dingues tous les musiciens avec son SWING dément, elle ne cesse de POUSSER sans cesse de chorus en chorus, avec des changements de tons amenés avec un contrôle, une désinvolture inouïs, et elle en demande sans cesse, elle veut en chanter toujours un (chorus) de plus et clame au bon moment : < one more >, et plus loin : < just one more !!!!!!! Je n’ai qu’un mot que vous partagez, je suis sûr : PUTAIN !
Pour continuer à vous embarquer vers les sommets, voilà du même jour une renversante version de SWEET GEORGIA BROWN , étonnant comme elle s’approprie ce morceau que l’on connaît pourtant par cœur ! Et ses envolées dans le suraigu ? Stupéfiant !
Maintenant, on y va pour le classique de DUKE, IT DON’T MEAN A THING, avec en renfort BEN WEBSTER au ténor, RAY NANCE (vocal) qui dialogue avec elle, et en plus BEN, et l’after-beat du batteur SAM WOODYARD. Quel malheur, dans ce bonheur de 7 minutes, que CAT ANDERSON qui surgit enfin, ne joue pas plus et ne soit pas mieux enregistré, il lançait ses fusées depuis le dernier rang où se tenaient les trompettes ! Oserais-je réécrire : PUTAIN !???
C’est la folie avec un COTTON TAIL pris dans un tempo infernal, au cours
duquel elle dialogue avec le ténor PAUL GONSALVES qui essaie de rejouer ce qu’elle a improvisé. Elle fait preuve là, d’une vivacité, d’une virtuosité inouïe, d’une créativité, d’une joie de vivre, d’un punch, ABSOLUMENT UNIQUES !
De plus cette chanteuse qui plane très haut, au dessus de toutes les autres, était un être délicieux, d’une simplicité déroutante, presque étonnée de recevoir tant d’ovations, de témoignages d’admiration
Un être humain magnifique, quant à la chanteuse, je pense que vous avez
compris, et que vous savez à quoi vous en tenir !!!

Jacques MORGANTINI

Les Grands Noms du Jazz (7)

LIONEL HAMPTON (1908 – 2002)

LIONEL HAMPTON
Le virtuose du vibraphone, maître du swing euphorique.

Tout jeune Lionel Hampton étudie la musique et joue principalement de la batterie, mais aussi du piano. Il déménage souvent, de Louisville à Chicago puis en Californie. Tout en poursuivant ses études dans toutes ces villes, il est recruté par des orchestres locaux de qualité.
Il a 22 ans quand, en 1930, à Los Angeles, Louis Armstrong, déjà star populaire du jazz, le convie comme batteur pour un enregistrement…
« Il y avait un vibraphone qui traînait dans le studio et Louis m’a demandé si je connaissais quelque chose à cet instrument. Par chance, jeune, j’avais pris quelques leçons de xylophone, le grand-père du vibraphone. Il m’a demandé si je pouvais en jouer un peu sur un morceau. Je lui ai dit “bien sûr. Je n’en ai jamais joué, mais c’est le même clavier que celui du xylophone !” ».
Belle intuition de la part d’Armstrong et coup de foudre musical pour Hampton !
Après ce tout premier solo de vibraphone de l’histoire du jazz, Hampton adopte avec enthousiasme l’instrument et va en devenir, très vite, un incroyable virtuose.
Courte note « technique » : le vibraphone est souvent confondu, à tort, avec le xylophone dont les lames sont en bois. Il a été inventé en 1916 et commercialisé seulement en 1922. Le son de ses lames en métal, qui couvrent 3 octaves, vibre grâce à des tubes résonateurs placés sous les lames, frappées avec des mailloches spéciales.
En 1936 pour la prestigieuse revue musicale Down Beat, Hampton est « La révélation de l’année ».
La même année Benny Goodman, clarinettiste blanc surnommé dans les médias américains « The King of Swing », très populaire auprès du grand public (bien au delà donc des jazzfans pointus), le repère. Goodman a alors l’idée, assez incroyable compte tenu de la ségrégation raciale violente régnant aux USA à cette époque, de créer un quartet « mixte », dit multi-racial : deux musiciens blancs et deux musiciens noirs. Tous quatre, grands noms du jazz swing. Lionel Hampton est au vibraphone. Le groupe tourne beaucoup dans tous les Etats-Unis et enregistre de nombreux disques. Ce quartet est une belle réussite musicale et économique. Mais lors des concerts dans le sud des USA les deux musiciens blancs et les deux musiciens afro-américains ne mangent pas et ne dorment pas dans les mêmes établissements ! Les lois racistes locales l’interdisent. Le superbe film « The Green Book » a évoqué ce contexte exécrable. Qui a longtemps perduré.
De 1937 à 1940 Hampton participe à de nombreuses séances d’enregistrements avec moult stars du jazz de l’époque.
En 1940, tournant décisif dans sa carrière, Hampton crée son « big band ». Qui connait un succès immédiat. Succès qui va se perpétuer pendant plusieurs décennies. Il recrute pour les différentes sections du grand orchestre (trompettes, trombones, saxophones), avec une grande intuition, de jeunes musiciens qui vont, pour la plupart, devenir des pointures du jazz. Comme, entre autres, le trompettiste Quincy Jones qui fera une phénoménale carrière après son passage chez Hampton.
Son épouse Gladys (véritable « dragon » selon les jeunes musiciens !), tel un chef d’entreprise à la poigne de fer, a managé, le big band pendant plus de 50 ans. Ainsi libéré des contingences matérielles Hampton a pu se consacrer pleinement à sa musique.
Avec sa grande formation, Hampton a parcouru, tous les grands festivals et toutes les grandes scènes d’Europe, d’Australie, d’Afrique, du Japon, du Moyen-Orient et, bien sûr, des USA. Tout près de nous, Hampton a souvent triomphé à Bordeaux, Marciac et… Pau! Pau, où il a joué et triomphé plusieurs fois.
Tous ceux qui ont assisté à ses concerts en gardent un souvenir inoubliable. Pourquoi?
Car un concert d’Hampton avec son grand orchestre était effectivement un très grand moment. Un show étonnant et torride où, Hampton jouait principalement du vibraphone, de manière vraiment impressionnante, en virtuose exubérant… Mais pas que ! Se souvenant de ses débuts à la batterie, il offrait toujours un solo où il jonglait avec les baguettes de manière spectaculaire, sans perdre le tempo ! Même fort âgé (à presque 90 ans !) il a continué à proposer ce solo de batterie très attendu par le public. Longtemps, tant qu’il a pu accomplir cette performance physique, il sautait même à pieds joints sur un tom basse et jouait en dansant, un solo avec les pieds… Et, spécial bonus, en « live »: de renversants solos de piano joués de manière percussive avec deux doigts !
Hampton est considéré comme un précurseur du Rock And Roll avec ses tubes, très attendus par le public, comme « Flying Home » et « Hey ! Ba ba re bop » ! Sans oublier son mythique « Oh when the saints » où il descendait dans la salle suivi par tous les musiciens de l’orchestre. Dans les années 50 il avait « mis le feu » à l’Olympia de Paris. Que dire de plus ?

Pierre-Henri Ardonceau

LES GRANDS NOMS DU JAZZ (6)

COUNT BASIE (1904/1984)

ATOMIC Mr BASIE !

Un des disques les plus célèbres de Count Basie (sorti en 1958) s’intitule « The Atomic Mister Basie ». La plupart des thèmes de cet album sont joués sur des tempos ultra-rapides. Véritablement « explosifs » !
En France le grand public va découvrir le nom de Count Basie, paradoxalement, avec une mélodie voluptueuse, jouée sur un tempo ultra lent, « Lil Darlin », le douzième et dernier morceau du 33t. En 1961 Henri Salvador en donne une superbe et langoureuse adaptation : « Tous les matins quand j’sors du lit/Je mets un disque de Count Basie/Il ne m’en faut pas davantage/Pour m’enlever tous mes soucis/Juste un p’tit disque de Count Basie/Un bon p’tit disque de Count Basie/ Basie! Oui! ». Les paroles françaises sont signées Frank Ténot et Daniel Filipacchi, les animateurs de la mythique émission d’Europe 1: « Pour ceux qui aiment le jazz » !
C’est donc grâce à Salvador, ultra populaire dans les années 60, que le patronyme de William Basie dit Count, est devenu connu dans l’hexagone. Bien au delà du tout petit monde des jazzfans premium français. Mais, dans le monde entier, les passionnés de jazz, et ce, depuis la fin des années 30, considéraient déjà Count Basie comme un très grand nom du jazz. Rival de Duke Ellington. Rivalité très amicale puisque les deux grands orchestres enregistrèrent même ensemble en 1961 un assez incroyable disque « The Count rencontre The Duke » ! Basie et Ellington : deux talentueux pianistes et chefs d’orchestre, reconnus unanimement comme deux très grands maîtres du jazz swing.
Le parcours de Basie est singulier. Dans les années 20 il vit à Harlem, haut lieu du jazz naissant. Il y fréquente des grands pianistes (comme Fats Waller) et écoute leurs conseils… Mais sa carrière va décoller lorsqu’il décide de s’installer à Kansas City en 1928. S’il est bien connu et incontestable que La Nouvelle Orléans, Chicago et New York ont joué une rôle capital dans la naissance et le développement de la musique de jazz, la place de Kansas City dans l’histoire de la musique afro-américaine est moins notoire. Pourtant cette grande cité/carrefour située au centre des USA, sur la route entre New-Orleans et Chicago, connue au début du XXème siècle pour sa vie nocturne effrénée, est dans les années 30 le théâtre d’une intense activité musicale créative. Clubs et salles de concerts y sont fort nombreux et programment beaucoup d’orchestres de qualité. La ville devient laboratoire et vitrine de la musique noire en évolution. Le jazz dit « de Kansas City », y apparaît. C’est le middle jazz : le jazz du milieu ! Entre le jazz nouvelle-orléans né au milieu des années 20 et le jazz moderne à venir, dans les années 40.
La spécialité de Kansas City ce sont les jam-sessions (jam=mélange !), décrites par les historiens du jazz comme homériques et marathonesques. Les jams sont les moments où s’affrontent, se défient et se mélangent, jusqu’à l’aube, après le « travail ordinaire », les musiciens de différents orchestres programmés en ville ou de passage… En quelque sorte l’« after work » de l’époque !
Count Basie s’intègre progressivement à plusieurs orchestres novateurs de Kansas-City et devient très recherché pour ses qualités d’accompagnateur et de soliste. La mort du leader du grand orchestre dans lequel il joue l’amène à le remplacer puis à créer son propre grand orchestre, pour lequel il recrute moult talentueux saxophonistes « velus ». Un saxophoniste « velu », spécialité de Kansas City, a un gros son chaleureux, puissant, très « hot »… Impressionnant. Basie en emploiera pendant toute sa carrière. Mais il est très ouvert et il utilisera aussi des saxophonistes au jeu plus « cool ». Comme son ami le célèbre saxophoniste Lester Young au son « détimbré », et au vibrato léger. Basie jouera subtilement des contrastes entre ses différents saxophonistes « hot » et « cool »…
Etonnant : le guitariste Freddie Green, véritable métronome humain jouera, indéfectiblement, aux côtés de Count. Hyper efficace pour assurer le bon tempo de l’orchestre. Sans jamais prendre de solos !
Jusqu’à la fin de sa vie Basie se produira avec ses big bands, magnifiques « usines à swing ». Dont une des spécialités était l’utilisation massive, dans les arrangements, de riffs. Le riff est une courte phrase mélodico-rythmique, jouée plusieurs fois d’affilée… Hyper swinguante.
Au piano Count jouait d’une manière très économe. Mais spectaculaire… Avec deux doigts et 3 notes ultra simples, « clinq, clinq, clinq », Count offrait plus de musique que certains virtuoses « speedés » du clavier !


Pierre-Henri Ardonceau

LES GRANDS NOMS DU JAZZ (5)

Duke ELLINGTON (1899 – 1974)

DUKE ELLINGTON

L’ARISTOCRATE DU JAZZ

Beaucoup de musicologues et historiens du jazz qualifient Edward Kennedy (dit « Duke ») Ellington de génie. Son œuvre immense a résisté au temps et aux modes. Il est aujourd’hui encore source d’inspiration, pour d’innombrables jazzmen.

Ses parents font partie de la bourgeoisie noire de Washington. Sa mère, très distinguée, lui inculque les bonnes manières et son père lui apprend l’importance d’avoir confiance en soi. Un de ses camarades impressionné par sa distinction « naturelle » le surnomme Duke… Surnom qu’il portera avec grâce et dignité tout au long de sa vie. Adolescent, il est attiré par les arts plastiques, ce qui pourrait expliquer sans doute une approche de coloriste en tant que futur instrumentiste et compositeur. A 16 ans il sent naître en lui une vocation de musicien. Il débute pendant quelques années comme modeste pianiste de ragtime dans un bar de Washington. Dès 1920 il s’installe à New-York, attiré par le succès du jazz « swing », très populaire dans les clubs New-yorkais. En 1925 il crée un grand orchestre. Et, jusqu’à la fin de sa vie ses « big bands » vont triompher dans le monde entier.

Un big band ellingtonien c’est: une section rythmique avec Duke au piano bien sûr, contrebasse, batterie, 5 ou 6 saxophonistes, 3 ou 4 trombonistes et 4 ou 5 trompettistes… Soit entre 15 et 17 musiciens sur scène: spectaculaire et impressionnant! Dans le Duke Ellington Orchestra vont jouer quelques-uns des plus brillants solistes de l’histoire du jazz. Remarquable : la plupart d’entre eux lui sont restés fidèles pendant de très longues périodes. Un des aspects essentiels de son génie c’est qu’il a su choisir parfaitement ses musiciens. Il s’est entouré des instrumentistes les plus qualifiés pour donner pleine vie à ses arrangements et les prolonger par leurs superbes improvisations. Les partitions de Duke tiennent compte du tempérament des interprètes tout autant que de leurs qualités musicales. Pour obtenir d’eux le maximum, il joue en virtuose de la relation affective qui existe entre lui et chacun de ses musiciens. Sans eux, sa musique n’aurait pu atteindre des sommets aussi élevés. De leurs côtés, ses musiciens avaient besoin de Duke pour faire éclore tous leurs dons. Preuve en est que, loin du maître, même les plus doués d’entre eux se sont parfois montrés moins convaincants.

Auteur de thèmes et arrangeur, le Duke fait preuve d’une fertilité et d’une inventivité étonnantes. Non seulement il enrichit le jazz de quelques-unes de ses plus belles mélodies, mais il obtient avec certains de ses airs un succès populaire considérable.

Il a créé, à la fin des années vingt, le style jungle, fondé sur l’opposition entre l’hyper-expressionnisme des cuivres (sonorités brûlantes, rageuses, rauques, obtenues à l’aide de la fameuse sourdine « wa-wa ») et la flexible rondeur des saxophones.

De 1927 à 1931 son orchestre est la vedette du mythique « Cotton Club » de Harlem. L’exotisme du style jungle ravit le public blanc (et riche…) qui emplit chaque soir le prestigieux et luxueux cabaret. Mais… les musiciens noirs n’ont pas le droit d’aller dans la salle à la rencontre du public ! Ils sont cantonnés aux coulisses. Ségrégationnisme brutal oblige…

Duke a composé (et co-composé) des centaines de thèmes. Un des plus populaires est certainement Caravan. Mais le titre de l’un d’eux résume bien sa vision du jazz : « Cela ne signifie rien s’il n’y pas le swing » ! Un manifeste…

Lorsque à la fin des années 40 le jazz moderne (le be-bop) nait, il fait savoir que, pour lui, ce style est riche et tout à fait dans la continuité logique de l’évolution du jazz « classique ». Il se refuse à participer aux querelles qui font florès à l’époque sur le « vrai et le faux jazz ». Pour lui « Il n’y a que deux sortes de musique, la bonne et la mauvaise ». A 64 ans, il enregistre au piano avec des géants du jazz (très) moderne : comme Charles Mingus ou John Coltrane. Une preuve de plus de son étonnante ouverture d’esprit. Il a donné beaucoup de concerts et enregistré de nombreux disques avec Ella Fitzgerald. Tous remarquables. Il a su parfaitement accompagner et stimuler Ella quand elle se lançait dans de vertigineuses improvisations en scat (imitation vocale d’instruments avec des onomatopées).

Ses mémoires « La musique est ma maitresse » sont passionnantes. Mais… la musique ne fut pas la seule maîtresse de ce grand et élégant séducteur !

Premier jazzman reçu à la maison Blanche. Décoré de la Légion d’Honneur en France.

En 1974 plus de 12 000 personnes ont assisté à ses funérailles.

Duke a traversé toute l’histoire du jazz, du ragtime à l’avant-garde.

Pierre-Henri Ardonceau

Dans 15 jours : Count Basie

LES GRANDS NOMS DU JAZZ (4)

Sidney BECHET (1897 – 1959)

Sidney Bechet

Monsieur « Petite Fleur »… mais pas que !

Sidney Bechet fut en France dans les années 50 et jusqu’à sa mort, une vedette ultra-populaire. Mais sa carrière, brillante… et mouvementée, avant son installation dans notre pays à partir de 1951, est peu connue du grand public. Elle mérite d’être rappelée car étonnante et prolifique.

Né à la Nouvelle-Orléans dans une famille créole, il se révèle surdoué à la clarinette dès son plus jeune âge. A 17 ans il participe déjà à moult concerts aux USA. A partir de 1919 et pendant plusieurs années il joue à Londres dans différentes formules orchestrales. Le suisse Ernest Ansermet, prestigieux chef d’orchestre symphonique, présent à un de ses concerts londoniens, écrit : « S. Bechet est un extraordinaire virtuose de la clarinette, un artiste de génie. Il ne veut rien dire de sa musique sauf qu’il suit sa propre voie… et c’est peut-être la route sur laquelle le monde entier swinguera dans l’ avenir ». Belle prémonition, car le jazz n’est alors pas encore né ! En 1921 suite à une bagarre dans un pub il est expulsé d’Angleterre. Première manifestation de son tempérament emporté… De retour aux USA, il a la « bougeotte », et reprend concerts et tournées. Il abandonne la clarinette après avoir acheté un saxo soprano… Ce saxophone est en métal, la clarinette est en bois. Ce qui le séduit dans le soprano c’est qu’il a un son puissant, ce qui n’est pas le cas de la clarinette. Le soprano lui permet de faire (presque) jeu égal avec la trompette qui est l’instrument roi des débuts du jazz. Cela convient bien à son immense égo. Il enregistre en 1924 avec Louis Armstrong : deux stars du jazz naissant déjà réunies ! En 1925 la Revue Nègre, avec Josephine Baker triomphe à Paris. Il fait partie de l’orchestre qui l’accompagne. Après avoir quitté la Revue il joue en Europe et dans des clubs parisiens. En 1928 à la suite d’une rixe, avec coups de feu, dans un cabaret proche de Pigalle, il est condamné à 18 mois de prison puis expulsé. La crise de 1929 et ses conséquences désastreuses pour les musiciens l’amène à ouvrir à New-York un pressing et une échoppe de tailleur ! La « vie en zigzag » encore… Mais avant la seconde guerre mondiale il connait à nouveau une période très créative. Il dirige des petites formations, qui tournent beaucoup et enregistre de nombreux chefs d’oeuvres pour des labels prestigieux. Etonnant : en 1941 il enregistre, seul, le thème « The sheik of Araby » en multi-pistes. Sur ce morceau c’est donc lui qui joue de tous les instruments en superposant les prises de son ! Assez incroyable pour l’époque et vraiment innovant.

En 1949 il est invité au 1er Festival International de Jazz de Paris par Charles Delaunay. Delaunay est le fils de Sonia et Robert Delaunay, les deux célèbres peintres. Mais il est aussi impresario de Django Reinhardt, responsable de la revue Jazz Hot et futur fondateur des mythiques disques Vogue… Un grand monsieur dans le monde du jazz d’après guerre. Grâce à ses relations, Delaunay obtient des autorités judiciaires l’autorisation pour S.Bechet (qu’il considère comme un géant du jazz) de revenir en France. Le jazz nouvelle-orléans connait un succès considérable en France depuis la libération dans les « fameuses » caves de Saint Germain des Près (et au delà). Bechet, qui pratique ce style au plus haut niveau de créativité, triomphe lors de ce festival de 1949. Il décide alors au début des années 50 de s’installer en France. Enfin « apaisé »… Il s’entoure d’excellents musiciens français de jazz traditionnel comme, entre autres, le clarinettiste Claude Luter. Et jusqu’à sa mort, en 1959, ses très nombreux concerts font le plein dans tout l’hexagone, mais aussi en Europe.

Sa popularité est immense. En 1955 ses admirateurs cassent les fauteuils de l’Olympia… Bien avant l’arrivée des rockers ! Il compose et enregistre des tubes : « Dans les rues d’Antibes », « Les Oignons » et bien sûr « Petite fleur ». Combien de nos lecteurs d’un certain âge, comme on dit, ont dansé et flirté sur « Petite Fleur », tube incontournable dans les boums des années 50? Certainement beaucoup ! Des jazzfans pointus firent les grincheux : « le vibrato exagéré de ses solos », était, pour eux, d’un « sentimentalisme trop mielleux ». Les amoureux de Bechet se moquaient de telles prises de position péremptoires… Les ventes de disques atteignent des sommets… Le festival d’Antibes Juan les Pins fut crée en 1960 en son honneur… Décédé il ne put y jouer. Son buste est installé dans la belle pinède de la ville.

Pierre-Henri Ardonceau

Dans quinze jours : Duke Ellington.

LES GRANDS NOMS DU JAZZ (3)

Mister Jelly Roll Morton (1885 – 1941)

L’extravagant Mister Jelly Roll Morton
Le parti pris des chroniques bi-mensuelles « Grands Noms du Jazz » est de publier des portraits de  jazzwomen et de jazzmen dont le nom est supposé être connu du grand public, hors du cercle des jazzfans «premium» (celui des spécialistes pointus et des érudits…).
La chronique de ce jour fait exception car le nom de Jelly Roll Morton, étonnant personnage des tous débuts de l’histoire du jazz, «parle» surtout aux historiens de cette musique. Pourtant, à plus d’un titre, il nous a paru intéressant, d’inclure Ferdinand Joseph Lamothe (son véritable patronyme!) dans notre série d’articles quinzomadaires…
D’origine créole et française (son année de naissance exacte n’est pas connue : 1885 ou 1890?), pianiste brillant, il est très populaire à La Nouvelle-Orléans, au début du XXème siècle, en tant qu’interprète,  virtuose impressionnant, du ragtime. Cette musique syncopée a joué un grand rôle dans la naissance du jazz. Le ragtime est agréable à écouter mais c’est une musique «rigide», assez «figée». Les thèmes de ragtime se jouent à partir de partitions. Ou sont joués à partir de «rouleaux» pour les pianos mécaniques… A la différence du jazz le ragtime ne swingue pas et ne se prête pas aux improvisations… Jelly Roll va faire évoluer le ragtime en le transformant en une musique plus aérée, plus souple. Ouvrant ainsi la voie aux grands pianistes swing des années 30 comme Duke Ellington ou Count Basie.
Dans les innombrables «établissements de plaisir» de New-Orleans des ragtimes, sont joués sur le piano qui trône dans les salons «d’accueil». Ils sont destinés à créer une atmosphère «guillerette», très utile pour faire patienter les clients…
Dans son film, fort choquant, «La petite», Louis Malle, met en scène, longuement, la «mise aux enchères» d’une très jeune fille dans une «maison close» de la capitale de la Louisiane. Malle a dédié ce film à Jelly Roll Morton! Et son personnage est évoqué dans plusieurs scènes…
Jelly Roll ne se contentait pas de jouer dans les bordels, il fut aussi proxénète et fier de l’être.
Tout jeune il est déjà riche et célèbre à Storyville, le fameux quartier des «lanternes rouges» («Red Light Quarter»). Lanternes qui indiquent la porte d’entrée des « maisons de tolérance »…
Flambeur, il joue. Au poker. Beaucoup. Au billard aussi. Aux dés. Il porte des vêtements luxueux. Fréquente les truands. Il se fait incruster un diamant dans une incisive… C’est son hyper activisme sexuel, dont il se glorifie (il se pavane souvent avec deux belles femmes à ses bras!), qui l’a conduit à choisir un pseudonyme assez transparent : «Jelly Roll». Les musiciens afro-américains raffolent du « slang ». Un argot codé où les références salaces abondent. Dans cet argot le «jelly roll» est un « gâteau roulé ». Allusion évidente au sexe masculin!
Pendant de nombreuses années il va être pianiste itinérant. Musicien nomade il sillonne avec succès les Etats Unis… mais garde La Nouvelle-Orléans comme port d’attache. Il joue fréquemment à Chicago (avant même que cette ville ne devienne la capitale du jazz naissant dans les années 20). S’installe pendant 5 ans à Los Angeles où il devient éditeur de partitions. Compositeur prolixe et brillant il gagne beaucoup d’argent avec cette nouvelle activité.
Il fait imprimer des cartes de visite sur lesquelles il s’auto-proclame «inventeur du jazz»!

De 1926 à 1929 c’est l’apogée de sa carrière. Il fonde plusieurs orchestres considérés par les historiens du jazz comme vraiment innovants. Le plus populaire est les « Red Hot Peppers » (les « chauds » piments rouges!). Ses arrangements et compositions, enregistrés par des labels prestigieux, sont d’une grande modernité. Ses disques se vendent bien.
Mais, plus que jamais il est arrogant, désagréable, fanfaron, prétentieux et donneur de leçons. Il se met ainsi à dos le petit monde du jazz naissant.
En 1936, victime de la crise économique, il se retrouve pianiste de bar, dans un établissement fort modeste.

Un musicologue, Alan Lomax, le re-découvre par hasard et enregistre pendant de longues heures, ses incroyables souvenirs. Lomax tire de ces entretiens un livre passionnant.
Morton retrouve en 1939, à un moment où le style « new-orleans » revient à la mode, le chemin des studios d’enregistrements mais cette « renaissance » est de courte durée. Malade il meurt, quasi anonymement, en 1941.
Plusieurs albums publiés sous nom lors de ses périodes flamboyantes sont réédités régulièrement et témoignent de son talent et de son originalité. Certaines de ses compositions sont aujourd’hui encore jouées par de très grands jazzmen. Wynton Marsalis (l’idole de Jazz in Marciac) et Charlie Mingus ont écrit des thèmes qui lui sont dédiés. On trouve sur internet moult témoignages, à découvrir, de ses talents multiformes.

Pierre-Henri Ardonceau

Prochaine chronique: Sidney Bechet.

LES GRANDS NOMS DU JAZZ (2)

LOUIS ARMSTRONG (1901/1971)

Louis Armstrong (père du jazz, star mondiale) est né à la Nouvelle-Orleans, dans une famille pauvre et désunie. Tout jeune, laissé à lui même, il exerce avec débrouillardise beaucoup de petits boulots. Il chante dans les rues. A onze ans après avoir tiré en l’air, une pratique courante lors des soirées festives du nouvel an, il est envoyé dans un foyer pour enfants de couleur abandonnés. Pauvre et black… double malédiction au début du 20ème siècle dans les états du sud des Etats Unis où règne la ségrégation raciale. Mais ce qui aurait pu être une malédiction pour le jeune Louis va se révéler une chance. Car dans la maison d’éducation où il est pensionnaire il apprend à jouer du cornet. Il se révèle très doué sur cet instrument. Plus tard il optera pour la trompette. Dès sa sortie il joue dans les fanfares, dans les bals, dans les cabarets de Storyville (le quartier « chaud » de la Nouvelle Orleans) et il est recruté dans les orchestres des luxueux bateaux à aubes qui remontent le Mississippi. King Oliver star de la trompette dans la capitale de la Louisiane le prend sous son aile.
La fermeture du quartier des plaisirs en 1917 a entrainé l’exode de nombreux musiciens vers Chicago (où les gangsters accueillent à bras ouverts les jazzmen dans leurs luxueux cabarets). King Oliver installé à Chicago depuis quelques années y triomphe avec son « Creole Jazz Band ». Il demande à Armstrong de le rejoindre au début des années 20 et l’intègre dans son orchestre comme deuxième cuivre. Louis s’y révèle très vite brillant et il devient l’attraction du groupe. Il épouse la pianiste de l’orchestre Lil Hardin. Issue de la bourgeoisie noire, Lil est très cultivée. Lorsque Louis est arrivé à Chicago elle l’a trouvé un peu plouc! Elle va le métamorphoser: changement de look, régime amincissant. C’est elle qui va diriger et booster sa carrière pendant quelques années. Elle impulse la création de deux orchestres mythiques dont Louis est la vedette: Les Hot Five et les Hot Seven où Armstrong est mis en valeur. Après la maison d’éducation… Lil fut la deuxième grande chance d’Armstrong.
Il devient aussi tête d’affiche  dans les clubs new-yorkais, en multipliant les aller/retours NY/Chicago. Au milieu des années 20 son jeu de trompette devient impressionnant: puissant, original.
En 1927 son solo sur le thème West End Blues est considéré comme un chef d’oeuvre absolu. Pour les historiens du jazz il signe là les véritables débuts du jazz. Pour Maurice André, le très grand trompettiste classique, ce morceau est un « monument » incontournable de la trompette, tous genres confondus. Beaucoup de trompettistes l’ont appris par cœur en tentant de le jouer à la note près.
Entre 1923 et 1930 il participe à plus de 300 enregistrements et tourne beaucoup aux USA. L’ Europe commence aussi à s’intéresser à lui. Le célèbre imprésario français Jacques Canetti, grand découvreur de talents, l’invite à Paris en 1934 et lui trouve de très nombreux engagements. Mais le jeu d’Armstrong, tout en puissance et générosité, abîme gravement ses lèvres, qui saignent après les concerts. Il demande à Canetti d’alléger le nombre de ses prestations. Face au refus de celui-ci, il rompt son contrat et rentre aux USA. Après une période de repos sa carrière repart de plus belle.
Acteur dans des « soundies » (ancêtres des scopitones) et dans de nombreux films, il multiplie aussi, à nouveau, enregistrements et concerts.
Il devient populaire bien au delà du cercle des jazzfans.
Dans les années 50 il forme un sextet qui joue dans le style New Orleans qu’il « revisite ». Ce sextet tourne dans le monde entier. Il devient « ambassadeur » culturel des USA.
Il chante souvent en « scat » : brillantes et surprenantes improvisations vocales à partir d’onomatopées. Sa manière de métamorphoser et de magnifier des chansonnettes a beaucoup contribué à sa célébrité auprès des publics populaires, comme pour C’est si bon ou La vie en rose. Sa version d’Hello Dolly fut un tube mondial.
Sympathique, toujours souriant, drôle. Son humour est souvent surprenant. Lors d’une rencontre avec le pape Paul VI, qui lui demandait s’il avait des enfants, il répondit « Non et pourtant avec mon épouse on s’entraîne tous les soirs ! ».
L. Armstrong est mort à 69 ans. Il a donné des concerts pratiquement jusqu’à la fin de sa vie.

PS:Sur internet de nombreux fichiers audios et vidéos d’Armstrong sont à visionner ou à écouter. Un régal!

PH Ardonceau

« BLUESANIA » – Julien Brunetaud

Sortie imminente du dernier album de Julien BRUNETAUD « BLUESANIA« . Comme à l’habitude un mélange de compositions de l’auteur et de reprises, de très grande qualité autour du blues et du boogie.
Julien BRUNETAUD (Chant, piano, composition).
Kevin DOUBLE (Harmonica).
Patrick FERNE Contrebasse)
Igor PICHON (Guitare).

« Mon premier périple en Louisiane, c’était la Nouvelle Orléans, j’avais à peine vingt ans. Dèjà accro à cette musique je suis parti sur les traces de Professor Longhair et James Booker ou de Roosevelt Sykes, pour sentir l’héritage énorme qu’ils avaient laissé. En écumant les clubs, du Maple Leaf au Tipitina’s j’essayais d’integrer quelques éléments dans mon jeu. Puis je me suis retrouvé par magie, au Vaughan’s Lounge, comme dans un vieux Juke Joint, à marteler les ivoires toute la nuit et enchainer une série de concerts où l’expérience a dépassé mes rêves. Le Blues est encore plus brut en remontant le Mississipi, j’allais sur les pas d’Otis Spann, qui a marqué mon jeu d’une empreinte indélébile.

« BLUESANIA » est fait de 6 compositions et 6 reprises, influencées par ces voyages et les rencontres que j’ y ai faites. A la base je voulais enregistrer un Piano solo mais cela m’a semblé évident d’inviter mon ami Kevin Doublé puis Patrick Ferné et Igor Pichon pour sublmer le son accoustique de cet album. Aux prises de son j’ai fait appel à Christian Gaszczuk, réputé pour son traitement très naturel.

Comme Otis Spann l’avait fait pour enregistrer Otis in The Dark, eteignez la lumière et laissez-vous emporter par ce vent de Blues Louisiannais. »

Julien Brunetaud

Un extrait en duo au cours d’un concert à Cagnes sur Mer le 11/08/2023

RV avec Pierre BOUSSAGUET

Pierre Boussaguet, c’est un peu la mascotte de PAU JAZZ. Il est venu nous voir souvent et nous le réinviterons, c’est sûr.

Son maître, le légendaire Ray Brown, lui donna un jour un curieux conseil :
« Rends-toi dans un champ et brûle tous mes albums ! Tu n’en n’as plus besoin…Tu dois maintenant voyager, explorer et c’est cela qui révèlera le contrebassiste, le musicien que tu es ».
De nombreuses années passées ensuite auprès de Lalo Schifrin et du regretté Michel Legrand ont définitivement convaincu Pierre Boussaguet :
Les chapelles, très peu pour lui !
Bien sûr, le swing reste sa colonne vertébrale !
Mais, le classique, la chanson, le funk, le tango, la valse…Tout ça fait partie de lui !
Lui qui a appris les bases du métier en animant des bals !
Cette richesse, cet éclectisme se retrouvent sur le projet « Meeting Point »…Un double CD, disponible sur son site, débordant de musique et de générosité et pour lequel Pierre Boussaguet s’est entouré des gens qu’il aime :
TSF JAZZ du 06/12/2021

Pour la sortie de son nouveau disque « MEETING POINT », avec
La violoniste Sharman Plesner, le batteur André Ceccarelli, plusieurs pianistes : Giovanni Mirabassi, Hervé Sellin, et Jean-Michel Bernard…
De Natalie Dessay à Claude Egéa, en passant par le trompettiste Eric Giausserand qui l’accompagne ce midi dans Deli Express !

Ecoutez le podcast du 06/12/2021 où Pierre Boussaguet est reçu à TSF JAZZ.


Ecoutez le podcast du 06/12/2021 où Pierre Boussaguet est reçu à TSF JAZZ.